Pouvez-vous nous raconter étape par étape votre voyage long de 16 000 km ?

Il y a deux façons d'atteindre l'Antarctique, soit par bateau, soit par avion. Le périple originel se faisant par bateau, j'espérais vraiment venir par l'Astrolabe pour vivre au plus près les explorations passées menées par ceux qui ont découvert ce continent, avec le "confort" et la sécurité en plus. Avant ça, pour faire vite, j'ai voyagé 36 heures pour arriver à Hobart en Tasmanie (Australie), dernier port sur la terre ferme, ce qui donne le chemin suivant : Paris-Londres, Londres-Singapour, Singapour-Sydney, Sydney-Hobart.

La traversée en Astrolabe, le bateau français qui fait la liaison entre Hobart et la Terre-Adélie, n'est pas de tout repos. Combien de temps avez-vous passé à bord de ce navire ?

Il faut savoir que l'Astrolabe ne circule que trois mois par an, c'est-à-dire pendant la période estivale durant laquelle la banquise et les pans de glace tapissent avec plus de parcimonie l'océan Austral. Le voyage en bateau dure minimum cinq à six jours pour les plus chanceux. En ce qui me concerne je suis resté dix jours parce que nous avons été pris dans les glaces, certains peuvent mettre jusqu'à trois semaines. Lorsque j'ai quitté Hobart, en moins de trois heures, je ne voyais plus aucun contour du relief terrestre, puis au bout de trois à quatre jours, au moment où l'on dépasse le cercle polaire, j'ai commencé à voir des animaux typiques comme des phoques, des manchots, des orques et puis les fameux pains de glaces (le pack) qui se baladent. Pour pouvoir franchir le pack, l'Astrolabe n'a pas de quille ce n'est pas un brise-glace. Pour faire simple, il monte sur la glace, on le compare à une coque de noix spécialement conçu pour traverser l'océan austral, ce qui fait qu'il gîte énormément. Autant dire que le parcours est plus qu'épique, je vous épargne les détails relatifs au mal de mer mais pour l'anecdote, l'Astrolabe est rebaptisé le "Gastrolabe".

Après être resté deux jours complets immobilisé par le pack, un matin, je me suis réveillé avec la Terre-Adélie en vue.

Même si mon voyage touchait à sa fin, l'aventure n'était pas encore finie puisque je devais encore faire trois heures d'avion pour rejoindre la base franco-italienne à bord d'un coucou à hélices, pas très rassurant de prime abord. Au retour je suis rentré en avion de Concordia à Christchurch en Nouvelle-Zélande, huit heures de vol contre dix jours de traversée, le calcul est rapide pour certains mais je voulais arriver avec l'Astrolabe parce que je voyais ce périple comme un sas de conditionnement pour me préparer à ma future expérience.

Comment se passe le ravitaillement, comment se déroule la logistique polaire globalement ?

Sur place, nous avons des containers dehors qui servent de congélateurs puisqu'il ne fait jamais plus de -25°C à Concordia. Le ravitaillement se fait toujours sur la période estivale comme pour la navigation de l'Astrolabe, c'est-à-dire de mi-novembre à mi-mars pour les bases les plus accessibles comme celle de Dumont d'Urville (DDU) en Terre-Adélie. Pour Concordia, le dernier avion décolle mi-février au plus tard. Les légumes et les produits frais arrivent par avion pour éviter de geler et tout ce qui est plus lourd, du matériel scientifique aux boîtes de conserve, est livré par l'Astrolabe. Trois fois par an, un convoi, un raid de camion sur chenilles, part de DDU et met dix jours par voie terrestre pour atteindre Concordia. Mon télescope ou les cargaisons de fuel sont passés par ce convoi. Quand ils repartent, ils embarquent également nos déchets recyclés pour la plupart, pour les acheminer en Terre Adélie puis en Australie. Lorsque nous quittons définitivement la base, nous sommes contraints de laisser au maximum une terre vierge comme le prévoit le protocole de Madrid afin que l'Antarctique reste au patrimoine de l'humanité dans un état de conservation similaire à sa découverte, enfin pour être plus exact, semblable à son état depuis qu'il est entouré de normes environnementales.

En savoir plus sur l'Antarctique

Cercle polaire Antarctique : situé au sud de l'équateur, au 66e parallèle de latitude sud, le cercle polaire Antarctique est franchi pour la première fois en 1774 par James Cook. Il existe également le cercle polaire Arctique, ces deux latitudes composent les cinq cercles de latitude visibles sur n'importe quel globe terrestre. Les solstices, à l'inverse de l'hémisphère nord, de décembre et juin sont les deux périodes qui permettent de voir le soleil pendant 24 heures d'affilée au-dessus de l'horizon (en décembre) et 24 heures en dessous (en juin), heures pendant lesquelles le continent est plongé dans la luminosité ou l'obscurité totale.

Le pack glaciaire : c'est l'ensemble des pans de glace détachés de la banquise qui flottent dans l'océan Antarctique. Fragmentés ou non, ils peuvent se souder entre eux pour former d'immenses plages de glace de plusieurs kilomètres qui ralentissent considérablement la traversée des bateaux. Un brise-glace est nécessaire pour franchir le pack, l'Astrolabe est un navire polaire de ravitaillement qui n'est pas fait pour morceler la glace épaisse. Il circule seulement pendant l'été austral pour parcourir les 2 700 km qui relient Hobart à la Terre-Adélie.

Le protocole de Madrid : il fait suite au Traité sur l'Antarctique signé en 1959 par douze pays (d'autres l'ont ratifié depuis) stipulant que le continent est un territoire de paix réservé uniquement à la recherche scientifique et qu'aucune recherche mercantile, pétrolière, militaire ou nucléaire n'y est autorisée. Il mentionne également que l'Antarctique n'appartient à personne et qu'aucune revendication territoriale ne sera signée et reconnue, la Terre-Adélie est donc symboliquement une terre française sans être rattachée au pays pour autant. Le protocole de Madrid signé en 1991 et entré en vigueur en 1998 s'attarde sur la protection de l'environnement. L'Antarctique devient "une réserve naturelle consacrée à la Paix et à la science". Il est exigé que les expéditions polaires soient "organisées et conduites de façon à limiter leurs incidences négatives sur l'environnement en Antarctique et les écosystèmes dépendants et associés".